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La réédition du sanglant Dobermann : attention au chien ! [Fluctuat]

Héros perdu depuis le milieu des années 80, Joël Houssin est revenu modestement dans l’actualité avec la réédition augmentée l’année dernière du remarquable Loco. La sortie du volume 1 de l’anthologie que consacrent les éditions Ring à sa série policière, Dobermann, donne un autre éclairage sur cet écrivain de peu de mots qui aura, à sa manière, marqué l’époque. Avec 19 romans sortis en moins de cinq ans, le Dob, phénomène littéraire du début des Années Mitterrand, reste une formidable saga où l’acier, le sang et l’efficacité se mélangent.

par Benjamin Berton


On ne cachera pas qu’il y a un caractère quelque peu anachronique à reprendre aujourd’hui la lecture du Dobermann, tant on était resté, s’agissant d’Houssin, sur le souvenir des visions anticipatrices de Loco (critique ici). On avait en notre temps -au milieu des années 90- lu quelques-uns des livres du bonhomme, en plein milieu d’une période polar qui nous avait mis entre les mains, sans beaucoup de discernement, Manchette, Mc Bain ou Chandler. On avait gardé à l’époque un souvenir attendri de notre première confrontation avec Yann Lepentrec, alias le Dobermann donc, qu’on avait trouvé moins clair que les héros de Manchette (l’autre phare du polar français), autant dire plus limite, cruel et en même temps plus attirant et charismatique par ses attitudes libertaires et fleurant bon l’amoralisme.


On avait alors compris un peu de la substance du Dob, sans en intégrer toute la richesse et surtout l’intérêt historique dans une France où l'on sortait à peine de Maigret, des flics à papa et de toute la mythologie nauséeuse des truands au grand cœur véhiculée par Blier et les Tontons Flingueurs, puis prolongée "à l’américaine" dans Borsalino et consorts. Houssin, avec le recul, avait précédé, avec vingt ans d’avance, le retour au réel, celui d’un banditisme finalement assez peu glamour reposant sur la loi du talion, de la liberté pour soi et de la loi pour les autres, tout en reprenant soigneusement, et pour le folklore, les principaux codes du genre. A relire aujourd’hui les sept premiers romans de cette anthologie qui démarre (on imagine qu’il y aura 3 volumes), on se dit qu’on ne s’était pas complètement planté mais qu’on n’était sûrement pas allé au bout du bout.


Avec le recul, donc, redécouvrir le Dobermann est un choc. Choc esthétique, tout d’abord, qui est celui de renouer avec une langue sèche, dépouillée, une langue ultramoderne et qui claque sur l’essentiel. Le Houssin de l’époque est un apôtre de la ligne claire. Il ne cherche pas le bon mot qui a tué la crédibilité des truands français, il ne court pas l’aphorisme qu’il placera dans la bouche de Gabin ou Ventura. Houssin écrit vite (l’ensemble de la saga est emballé sur une poignée d’années), en oubliant qu’il écrit, mais écrit bien. Les descriptions sont évacuées pour la plupart. Les mots tombent justes et sans recherche d’effet, ce qui confère au tout une structure minérale qui ne prend pas une ride avec le temps, et en même temps, déplace les enjeux sur l’action. Action justement qui occupe une bonne partie de l’espace romanesque, dans des sortes de glissements cinématiques (et pas cinématographiques) hypnotiques et à la logique implacable.

Avec le recul toujours, on comprend mieux ce qu’avait voulu faire Jan Kounen dans son adaptation de 1997. Son parti pris esthétique nous avait alors laissé sur le carreau (mal à la tête, trop laid et vidéoclippé pour nous), tout en respectant l’esprit de Houssin : souligner ce qui compte, oublier tout le reste, au point de laisser voir l’os sous la chair. La violence est omniprésente dans la série Dobermann. On tue, on torture, on fait preuve de cruauté mais pas pour le plaisir véritablement, parce que c’est ainsi qu’on se défend, qu’on se tire d’un mauvais pas ou tout simplement qu’on commet une mauvaise action. En cela, le Dobermann établit une sorte de liaison royale entre les polars taiseux et anxieux des années Belmondo (la série des justiciers mutiques et sautant de toit en toit un flingue géant à la main) et les grands films de gangster d’un Michael Mann (Heat). On y retrouve la même grisaille, les mêmes décors industriels, les mêmes planques en carton-pâte, et cela bien avant que le "less is more" ait résonné aux oreilles des écrivains de polar. Houssin n’est pas Melville. Il n’a pas son sens esthétique, pas son sens de la retenue. Lepentrec a parfois des allures héroïques mais est aussi capable d’exploser en vol et de perdre le contrôle de lui-même.


Par-delà le contexte, le Dob est aussi une affaire d’hommes. La galerie des personnages rappelle le bestiaire de Dick Tracy par sa démesure et sa folie douce. Les flics, à l’instar de Sauveur Christini, sont des tarés complets. Ils sont pourris, misanthropes, assassins. Datonni, le chef de la brigade territoriale, est un arriviste de premier ordre qui n'agit que pour ses intérêts. Les inspecteurs type Baumann sont des fous de la gâchette qui sont soit survoltés soit complètement anémiés et réveillés juste pour les scènes de baston et de ratonnade. Côté bandidos, ce n’est guère mieux. A côté du Dobermann, qui reste un mystère d’intelligence anar, un individualiste né, en même temps que le seul personnage capable de prendre des risques pour aider quelqu’un qu’il estime ou juge victime d’une injustice, cohabitent des truands classiques, comme Mondiloni, une gitane au sang chaud, Nathalie, des frères pétards, les Ayache en tueurs nés. Ainsi que d’autres femmes plus ou moins fatales mais toutes sérieusement habillées par l’écrivain et qui ne jouent jamais (ce qui est rare pour l’époque) les potiches.


Là où les flics se la jouent en ordre dispersé, la bande du Dob paraît un tantinet plus unie même si agitée par des spasmes permanents. Parmi les sept premiers romans rassemblés dans l’anthologie, il y a de quoi faire depuis le premier et assez peinard Dobermann Américain, en point de départ assez classique à l’aventure, jusqu’au déjà bien allumé Plus noir qu’un Dobermann où Houssin s’aventure dans des contrées de plus en plus sombres et métaphysiques. Les romans sont l’occasion de revenir sur des "figures" du crime et de suivre des courants où la violence s’exprime de mille façons différentes. Dans Le Dobermann et les rastas, on a droit à du rab de ganja dans les dents avec l’irruption de bandits jamaïquains et un Dob qui reste à l’écart : probablement l’un des meilleurs de ce tome. Les scènes de bagarres et de fusillades restent la signature "littéraire" de la série tant elles sont nombreuses, explosives et directes. Le style Houssin y fait merveille par sa concision et son réalisme froid. Les crânes éclatent, les coups de feu résonnent et le rythme retombe aussi vite. On prend un plaisir réel à enchaîner les scènes d’intérêt domestique et les scènes de gangs. Étrangement, ce mécanisme ne sera pas étranger (sans l’action malheureusement) au succès d’un Navarro, auquel Houssin collaborera plus tard, et qui figure à sa manière une version grasse du bide des héros granitiques qu’incarnent Belmondo ou le Dob quelques années auparavant.


On en restera là pour cette fois. L’anthologie est une belle affaire. Pas chère, épaisse et qui fera un compagnon de plage parfait. Elle tiendra jusqu’à la collection d’automne et accompagnera élégamment un été de grisaille. Quant à Houssin, on se demande quand même après ça, s’il n’ a pas quelque chose de nouveau à nous mettre sous la dent. On a hâte en tout cas de voir ou de lire ce qu’il a encore à dire trente ans après. Le futur, c’est aussi maintenant avant d’être hier.